Du mystère en musique
J'aurai mis quelques décennies à le toucher du doigt, mais je crois avoir compris récemment ce que je recherchais le plus dans la musique, que je l'écoute ou que je la joue : c'est tout simplement le mystère.
Ça m'est apparu comme une évidence en écoutant un album de Fabiano do Nascimento, dont je parlais il y a quelques semaines, et aussi en réentendant la chanson "Guinnevere" de Crosby, Stills & Nash (qui fera l'objet d'un prochain article).
C'est évidemment une idée qui peut se généraliser à toute forme d'art : et si ce qui faisait la valeur d'une œuvre était sa dose de mystère ? Cet élément insaisissable qui se loge au cœur de l'œuvre et qui fait qu'on la retient plus qu'une autre, qu'on a envie d'y revenir ?
Le mystère dans la musique que j'écoute
Quand j'ai découvert adolescent la compilation de Pink Floyd Relics parmi les 33 tours de mes parents, avec ces sons et ces ambiances tellement mystérieux par rapport à ce que j'entendais à la radio ou à la télé, j'ai été fasciné : je ne comprenais pas certaines choses, mais j'avais besoin d'y revenir, parce que j'y percevais une expression qui me parlait. Plus tard, vers 20 ans, j'ai ressenti la même chose en découvrant l'album Grace de Jeff Buckley.
Mais le mystère peut aussi se loger dans quelques secondes d'une chanson, dans un enchaînement d'accords ou une superposition de notes qui paraissent surgir d'un autre monde pendant un bref instant. Il est certes possible de créer un sentiment mystérieux à l'aide des règles de l'harmonie, la plupart du temps en brisant la tonalité selon certains intervalles, pour faire simple. Même le triton, cet intervalle de deux notes interdit en musique sacrée, renferme un mystère (écouter un exemple). Mais l'utiliser est un mystère déjà un peu calculé, en quelque sorte, car on sait par la théorie qu'il sonne de façon énigmatique. (Au passage, il était appelé diabolus in musica par les musiciens religieux du Moyen Age, vous voyez donc qu'il donne son nom à ce blog, tout s'explique !)
Je trouve également du mystère dans la voix d'Ella Fitzgerald, par exemple. Sa perfection à tous les niveaux (justesse, timbre, souplesse, amplitude du registre, interprétation...) me semble presque irréelle.
Et dans ma propre musique ?
Mais en tant que musicien, puis-je trouver du mystère dans ma propre musique ? Justement, oui, et c'est ce qui me plaît le plus dans le fait de créer. Typiquement, il y a du mystère dans l'inspiration. Dans ce moment où on se met à jouer quelque chose de nouveau sans savoir d'où ça vient, et qu'on a besoin de le rejouer, de le garder. Au point parfois de l'enregistrer dans la foulée ou de le noter. C'est tout le sujet de mon podcast Les Echappées sonores. Et si je l'ai intitulé ainsi, c'est parce que les improvisations qui ont donné mon disque Les Echappées restent en grande partie un mystère pour moi.
Je peux aussi trouver du mystère dans la première écoute d'une maquette de chanson. Je pose quelques instruments, et quand j'écoute le rendu de ce mélange, il y a parfois une dimension supplémentaire qui apparaît, des sons et résonances qui en se combinant produisent une harmonie mystérieuse, quelque chose d'imprévisible, né de la rencontre du hasard et de l'intention. Parfois aussi, des années après avoir enregistré une chanson et que j'ai oublié les étapes, en la réécoutant, je peux trouver du mystère sur un certain passage, comme si c'était la chanson de quelqu'un d'autre. Un peu comme quand on tombe sur une vieille photo, où l'on a l'impression de voir quelqu'un d'autre, et que l'on est réalise qu'on est aussi un mystère pour soi-même.
Et vous, y a-t-il une chanson ou une musique qui vous fait ressentir ce mystère ?
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